Typhon (2008), pour trois percussions, image vidéo, dispositif scénique et sons spatialisés

Basé sur un texte  de Joseph Conrad

 

Musique et conception : Vincent R. Carinola

Scénographie et système interactif : Christophe Lebreton

Images vidéo : Jérôme Biarrat

Percussions : trio de Bubar

Voix : Karen Mulligan

Production Grame, Atrium de Tassin, Trio de Bubar, avec l’appui de l’Adami

Durée approximative : 1 heure

 

Cet exemple suffit, pour peu qu’on y réfléchisse, à suggérer l’idée d’une immense, puissante et invisible main, prête à s’abattre sur la fourmilière de notre globe, à saisir chacun de nous par les épaules, à entrechoquer nos têtes et à précipiter dans des directions inattendues et vers d’inconcevables buts nos forces inconscientes” 

 

L’œuvre s’inspire du récit de Joseph Conrad « Typhon » (ed. Gallimard-Folio, trad. A. Gide). L’intrigue de cette nouvelle est d’une très grande simplicité : un navire et son équipage doivent faire face à l’arrivée d’un typhon. Le caractère des principaux personnages va se dévoiler, s’affirmer, se transformer face à la force de la tempête. 

 

Dans ce projet nous avons retenu essentiellement les passages descriptifs du texte : l’évolution de l’aspect de la mer, du ciel, de la lumière, du navire Nan-shan lui même sont à la fois un guide pour la conduite formelle du spectacle et un réservoir d’ « images » permettant à chacun des participants d’apporter une vision personnelle.

Caractéristiques techniques et dispositif scénique    

 

Typhon met en place un dispositif technique permettant d’intégrer très étroitement l’image, les interprètes, la scénographie et la spatialisation sonore.

Ainsi, les instruments de percussion sont aussi de supports de projection vidéo et participent à la scénographie, la programmation sur Quartz Composer permettant de décomposer l’espace grâce à un ensemble de caches qui permettent de donner l’impression d’avoir plusieurs projections vidéo simultanées.

En parallèle, les écrans de projection vidéo, qui se construisent progressivement, vont devenir des supports du jeu instrumental : les musiciens, en les manipulant, génèrent du son et transforment les images, en particulier par le procédé de “feedback” vidéo développé par Christophe Lebreton (voir fichiers .pdf) 

La spatialisation du son permet de sortir d’une division de la salle en deux: scène/public, faisant en sorte que le public lui-même se retrouve à l’intérieur de l’espace où l’action se déroule : la salle de concert est elle même une extension du Nan-Shan, et le spectateur/auditeur est sollicité par une multiplicité d’espaces et trajectoires.

Certains instruments de percussion ont été construits spécifiquement pour ce projet tels que La salle des Machines et des plaques en métal qui ont une grande qualité sonore et de réflexion de l’image. Typhon doit beaucoup à la richesse d’invention et l’engagement du trio de Bubar 

 

Synopsis

Le spectacle est construit suivant plusieurs séquences qui explorent chacune un des aspects du récit.

Chaque mouvement est ponctué par des extraits du texte de Conrad, dits par une voix “qui raconte”. Ces extraits agissent comme un élément apportant une référence “concrète” dans un univers sonore et plastique qui découle et à la fois s’éloigne du texte. Celui-ci fonctionne donc comme un pre-texte, mais aussi comme un support pour une voix qui met en valeur la musicalité de la langue. Voici le découpage avec la traduction des citations employées.

 

1. Le Nan-Shan  Apparition progressive de la scène, métaphore du bateau, véritable personnage central du récit. 

La matinée était belle; la mer d’huile se soulevait et s’abaissait uniformément lisse et il y avait dans le ciel une extraordinaire tache d’un blanc de brouillard, semblable à un halo de soleil.

 

2. La lettre  Apparition du thème de l’écriture, les instruments deviennent support au tracé des musiciens, dont le geste se repercute en images sur leurs propres instruments. 

C’est là qu’il rédigeait ses lettres à sa femme. Chacune d’elles sans exception, contenait cette phrase : il a fait très beau temps pendant ce voyage ou, sous quelque forme presque semblable, une simple constatation. 

3. Les mers de Chine Première évolution du dispositif scénique, par l’adjonction des écrans à cour et à jardin.

Les mers de Chine, du nord au sud, sont des mers étroites; des mers semées de traverses prévues ou imprévues, telles que bancs de sable, îles, récifs, courants changeants et rapides -menus événements quotidiens dont le langage inarticulé est clairement compris par les marins.

 

4. La salle des machines Solo de percussion sur une construction originale, évocation du “coeur” du bateau

Des voix irritées montaient à travers la claire-voie et le caillebotis de la chaufferie; des clameurs rudes et aigres, mêlées à des raclements et à des grincements métalliques courroucés, comme si des hommes aux membres de fer et aux gorges de bronze se fussent querellés dans les soutes.

 

5. La nuit Le dispositif scénique est complètement déployé, séquence cinématographique seule, puis venant du lointain, l’apparition du typhon

 ...une brusque recrudescence des ténèbres renforça la nuit, tombant devant leurs yeux comme quelque chose de palpable. On eût dit l’extinction de toutes les lumières voilées de ce monde.

 

6. Le typhon

Le vent pesait de tout son poids sur le navire, comme s’il eût voulu l’immobiliser dans les vagues. Celles-ci faisaient par-dessus lui d’énormes bonds comme autour du tronc profondément immergé d’un vieil arbre, et du plus loin déjà s’entendait leur amoncellement de menace. Les lames jaillissaient de la nuit, portant une lueur spectrale à leur crête - cette lueur de l’écume effervescente qui, dans un mol clair, désignait férocement, par-dessus le frêle corps du navire, la ruée, l’écroulement bouillonnant, puis la galopade en fuite éperdue de chaque lame.

 

7. La bête blessée La bateau se trouve dans l’oeil du typhon, le jeu sur des cordes avec résonateur évoque une plainte âpre. Le pire reste à venir

Le murmure du vent s’approchait rapide. En première ligne on pouvait distinguer une sorte de plainte assoupie  et, très loin, à l’arrière, l’accroissement d’une clameur multiple qui s’avançait en s’étalant. On y distinguait comme des roulements d’une multitude de tambours, une note impétueuse et mauvaise, et le chant d’une foule en marche. Comme un cri roulant à travers les échos d’une gorge rocheuse, un bruit bizarre et caverneux s’approcha du navire, puis s’éloigna. La dernière étoile, élargie, brouillée et qui semblait retourner à la nébuleuse originelle lutta quelques instants encore avec la formidable nuit qui s’approfondissait au-dessus du navire; puis s’éteignit.